Noël !

Voilà, en Chine, ce sont surtout les jeunes qui le fêtent, ou une occasion supplémentaire de pousser les gens à consommer, mais quand même :

Carte Noël

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Wushu, Kung-fu, tout est flou ?!

J’ai très longtemps repoussé cet article, qui pourtant m’avait été demandé par un autre pratiquant d’arts martiaux (japonais). Pour ma défense, c’est un long article, et pourtant j’ai à peine l’impression d’avoir fait plus que gratter la surface du sujet.

Cette fois-ci, je relève mes manches et je tente d’aborder ce vaste sujet. Etant donné ma propre pratique assez limitée (je n’aime pas parler de ce que je ne connais pas, et la pratique d’un art martial est évidemment nécessaire pour pouvoir l’analyser !).

Déjà, les termes. Celui de kung-fu est mondialement connu, mais ne désigne originellement pas, dans la langue chinoise, la pratique spécifique d’un art martial. Bien avant d’être la fameux kung-fu, pratique chinoise des techniques de combat ancestrales, popularisée par le cinéma d’action (particulièrement hongkongais), avec Bruce Lee en tête, le terme gong fu (功夫) désigne l‘habileté, la maîtrise d’un travail ou d’une technique.

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Parfois, un retour aux sources s’impose, surtout que Jackie Chan, sous le nom de scène de Chan Yuen Lung, a été cascadeur dans ce film. Et je viendrais par la suite au nunchaku, un peu de patience.

En fait, pour être plus précis, il faudrait utiliser le terme de wushu. Wu shu (武术) désigne bel et bien ce que nous entendons communément par kung-fu, à savoir « arts martiaux ». Par ailleurs, pour vraiment spécifier l’aspect chinois de la pratique, il faudrait bien rappeler l’aspect national de la pratique et écrire zhongguo gungfu (中国功夫), ce qui correspondrait exactement à « arts martiaux chinois ». A noter l’amusante similitude avec wu shu (巫术), qui désigne la sorcellerie (je m’excuse, mais les 4 accentuations chinoises ne passent pas avec une police d’écriture standard, les 2 « wu » se prononcent malgré tout différemment).

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En poussant la logique à fond, on se retrouve avec ce genre de navet… Presque de nanard.

En bref, si désormais même les chinois eux-mêmes comprennent le terme de kung-fu de la même manière que le reste du monde, l’étymologie a son importance. Et je me permets d’ajouter que cette maîtrise originelle explique pourquoi, dans la plupart des films de kung-fu, les personnages sont capables de se battre parfaitement avec des baguettes. Si l’on maîtrise son art, on maîtrise absolument tout, son corps et ses ou outils, y compris attraper une mouche avec ses baguettes (bon, l’hygiène passe après la « rule of cool »).

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Ces images doivent, j’espère, vous rappeler quelque chose. Mais essayez donc d’attraper ce foutu insecte volant avec des baguettes…

Quant au qi gong (气功), j’y viendrai plus tard dans cet article, car ce n’est pas du tout un art martial, contrairement au tai-chi-chuan (tai ji quan, 太极拳), mais je vais aussi développer cet ancêtre.

 

Alors, pour des raisons de clarté, mais aussi car c’est malgré tout le terme employé par les chinois eux-mêmes, je vais parler du kung-fu. Le kung-fu reste un élément fort présent dans la société et culture chinoise. Et je vais donc parler en certaine connaissance de cause, ayant pratiqué l’année dernière pendant plusieurs mois d’affilé cet art martial.

Il faut savoir qu’il y a de nombreux lieux pour pratiquer le kung-fu. Bien sûr, il y a les clubs, donc des établissements  dirigés par des maîtres, de la même manière qu’en France et ailleurs.

Je ne me suis pas rendu dans ce genre de lieu, j’ai pratiqué au sein d’un club universitaire, de la même manière qu’un étudiant chinois.

Sachez donc qu’à partir de cette expérience, je vais en tirer des conclusions, mais que je ne chercherai pas à généraliser absolument, n’étant pas entré dans un monde relativement plus fermé.

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Cette image est assez représentative de ma propre expérience.

En effet, le qualificatif d’art martial ou de sport de combat peut vraiment difficilement être validé par rapport à l’apprentissage proposé. Chaque soir, des groupes d’étudiants se rassemblaient dehors (donc annulation quand il pleuvait, mais Lanzhou est une ville au climat très sec, donc les pluies se faisaient rares) sur les terrains de volley. Les cours avaient lieu de 21 h à 22 h, raison pour laquelle je n’ai pas de photo prise de ma main à proposer (je pratiquais et on n’y voyait guère, donc le résultat aurait été invariablement flou). Par ailleurs, les professeurs étaient un groupe d’étudiant fort expérimentés qui faisaient profiter de leur enseignement aux différents groupes (débutants, intermédiaires, avancés). Je n’ai donc pas eu de professeur professionnel, mais j’avais des jeunes gens qui avaient parfois jusqu’à dix ans de pratique qui montraient et expliquaient les mouvements et postures. Je ne critique donc pas le manque d’expérience.

Par ailleurs, aucun de ces jeunes gens ne faisait mieux que baragouiner de l’anglais, donc j’ai eu un apprentissage à la japonaise : regarde et apprends. Les explications en chinois restant incompréhensibles pour ma pauvre personne.

Pour ce qui est d’un cours, ce sont des échauffements, puis la répétition des mouvements, comme un seul homme. Il y a vraiment un aspect militaire, avec les « sergents instructeurs » passant parmi les pratiquants en corrigeant les postures. Cela favorise par contre grandement le sentiment d’appartenance à un groupe, donc selon un modèle très chinois. Un modèle et tout le monde suit la même chose en faisant de son mieux pour imiter parfaitement la démonstration. L’effet mimétique est loin d’être à négliger, on apprend en se calquant, donc en se forçant.

Toutefois, et c’est là ma grande critique, il s’agit de chorégraphie. Je présuppose qu’une partie des explications doivent servir à replacer les mouvements appris dans un contexte combatif, parce que de mon point de vue, j’aurais pratiqué de la danse ou de la gymnastique, je serai arrivé au même résultat. Cela reste d’ailleurs ma principale critique : un enseignement totalement dénué de violence. Je précise tout de suite que même les cours plus avancés se passaient selon le même modèle, donc ce n’était pas parce que j’étais dans le groupe débutant que je n’avais pas accès à un apprentissage jugé plus dangereux et risqué.

Et cela me pose question. J’ai beau être un novice en art martial chinois, j’ai pratiqué l’aïkido dans sa forme traditionnelle plusieurs années, pratiqué l’aïkiken (la pratique du sabre -ken- dans l’aïkido) et l’iaïdo pendant près de douze ou quinze ans, testé l’escrima un an et l’escrime de spectacle un an également. J’ai donc une idée assez précise de la manière d’apprendre à se battre, même dans les conditions les plus encadrées et sécurisées qui soient.

Ici, à part travailler la souplesse, la rapidité et l’équilibre, voire l’harmonie, je reste sur ma faim. Même en mimant un coup de pied ou de poing, sans adversaire, sans recherche de puissance dans le mouvement, cela reste aussi esthétique et vide qu’une danseuse de ballet travaillant un grand jeté. Magnifique, mais inutile dans un combat (ou alors, vous êtes dans un film ou un spectacle).

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A l’image de cette magnifique photo promotionnelle pour un club, des costumes aux couleurs du club, le maître habillé justement différemment et de magnifiques postures démontrant l’habileté et la souplesse des pratiquants. Le problème arrive quand cette esthétique prend le pas sur le reste.

Et je tiens à dire que plusieurs des étudiants pratiquaient, parfois avec une maestria réellement impressionnante, divers styles. Car oui, il n’existe pas qu’un kung-fu, mais une myriade d’écoles en fonction des régions et des écoles. Certains mettent en exergue la fluidité, d’autres la vitesse, certains proposent même ne certaine puissance (je qualifierais plutôt ces pratiques de très énergiques ou de force physique, car je lie puissance avec une efficacité combative dans un sport de combat). Mais c’était un spectacle, pas une pratique martiale.

J’arrête tout de suite les adulateurs des styles animaliers si « connus » (tigre, mante, dragon, etc., dans ce que j’ai découvert, il n’y avait pas de thématique animale), je n’en ai aucune connaissance, donc.

Par ailleurs, même les travaux en duo étaient de la chorégraphie. Le but n’était jamais de faire une véritable prise, ou de bloquer un vrai coup de poing ou manchette. Non, c’était du spectacle, mais même en escrime de spectacle (où les distances sont exagérées, pour des raisons évidentes de sécurité), il y avait plus de réalisme que dans la pratique découverte. En fait, un enfant aurait pu apprendre ces enchaînements, il y aurait la même puissance derrière que dans celle que je devais déployer.

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Tiré du film Ip Man de 2008, premier du nom (car 4 autres sont sortis), qui retrace apparemment assez fidèlement la vie du maître, dans un climat de violence et de combat de rue.

Ne pensez pas que les arts martiaux chinois sont du pipeau ! Nombre d’écoles ont du prouver leur efficacité en se battant dans la rue. Il n’y a qu’à considérer la vie d’Ip Man (Yip Man), le plus célèbre maître de Bruce Lee, qui n’a pas appris ou pratiqué les arts martiaux par simple plaisir, car les guerres de gangs et les oppositions entre pratiques étaient bien réelles et violentes. Et ce serait oublier l’origine de la pratique Shaolin, qui remonte au Vème siècle. Les moines à cette époque que faisait pas que travailler leur spiritualité, il fallait se défendre !

Toutefois, la pratique publique et généralisée du kung-fu se voit donc dénaturée. Attention, la plupart des pratiques d’arts martiaux le sont désormais, mais j’apprécie quand un professeur m’explique ce qui a été vidé de sa substance et quelle est la réelle efficacité et raison d’un mouvement. Cela est selon moi un art martial, qui se démarque donc radicalement du combat de rue. De plus, la plupart des katas (enchaînement de mouvements, en japonais) proposent une situation qui rapidement devient fausse, martialement parlant. Cependant, la plupart des techniques sont pratiquées de façon au moins sportive. Ici, en Chine, il me semble que seul l’aspect esthétique soit conservé, au moins vis-à-vis du grand public.

Et je dois dire que cela m’a plutôt chagriné.

Pareil pour la pratique des armes. Je dois dire, je suis un grand fan de l’art de l’épée. Qu’on me parle de rapière, d’épée longue médiévale, de katana, de jian, peut m’importe, je suis assez fasciné. J’ai été assez déçu de ne pouvoir avoir plus qu’un ou deux cours à propos de la pratique du jian, l’épée chinoise souple.

Et je dois dire que là encore, même si j’ai bien évidemment utilisé des armes d’entraînement, donc inoffensives, je reste dubitatif. Les lames qui :

  • Soit tranchent tout et n’importe quoi
  • Soit blessent de façon superficielle les combattants
  • C’est du manga ! (rajoutez ici n’importe quelle œuvre de fiction exagérée, de Star Wars aux films d’arts martiaux)
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Voilà, le rouge, c’est du ketchup. Parce que franchement, rien que se couper avec sa propre lame, ou avec un couteau de  cuisine, c’est douloureux, donc imaginez qu’un lascar vous taillade de toute sa force et précision pour vous étendre raide, puis comparez.

Une épée, c’est une pointe et une lame. On l’utilise donc pour percer ou lacérer un être vivant (humain), point. Le rajout du symbole de la croix chrétienne ou de l’âme du samouraï, c’est du folklore, développé à mesure que l’épée est devenue un symbole de la caste des combattants. A la base, c’est un outil de guerre et de mort, point à la ligne.

Or donc, les mouvements secs, vifs et les voltiges sont un régal pour les yeux (et les oreilles, les sifflements  des lames sont le signe d’une bonne pratique, sachez-le), mais niveau efficacité… je suis extrêmement dubitatif.

Par ailleurs, j’en profite pour faire un rapide point sur la tenue des gardes selon les différentes pratiques, dessin à l’appui.

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Le dessin est de moi, merci pour l’artiste. Blague à part, quand vous voyez un film d’art martiaux, vous pourrez facilement déterminer le réel niveau de l’épéiste s’il tient sa lame comme un marteau. Tout est dit.

Le jian m’étant quelque peu refusé, j’ai testé le nunchaku. J’utilise bel et bien le nom japonais, car cette arme n’est pas d’origine chinoise. Aux Philippines, le terme est tabak-toyok et le maître de Bruce Lee était d’origine philippine. Donc, malgré son image d’Epinal comme arme chinoise, cette arme articulée n’est pas présente dans l’histoire martiale chinoise. Je dois dire que je trouve cette arme, après un peu de pratique… assez surestimée. Déjà, son apprentissage est vraiment difficile, même avec une arme en fer blanc ou en aluminium, les « retours de bâton » sont légions. A moins d’être un quasi-maître, je trouve qu’une épée est bien plus efficace. De plus, son allonge et son obligation de mouvement rotatif perpétuel en font certes une arme très rapide, mais qui n’inflige pas de lourds dommages, par rapport à une simple matraque. C’est vif, cela claque (au sens propre du terme !) et fouette, mais que de limitations !

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Oui, c’était bien ma tortue ninja préférée. Je ne sais pas si elle l’est encore, après cette expérience !

Venons-en au tai-chi-chuan (tai ji quan, 太极拳). Le tai-chi est la pratique emblématique des personnes d’un certain âge, pratiquant ces mouvements lents et harmonieux dans le soleil matinal, profitant de la nouvelle journée. Alors certes, cette pratique est commune. En Chine, il suffit de se promener, surtout tôt dans les parcs et jardins, pour apercevoir une personne plutôt âgée, en majorité masculine, pratiquant cet art lourd de spiritualité et de bien-être.

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Ici dans une cour, avec cette posture des doigts si emblématique, que je n’explique pas, car je n’y vois aucun intérêt combatif, au contraire.

C’est quand même oublier que c’est un vieil art martial, dont on peut faire remonter les sources jusqu’au XVIIème siècle et à la spiritualité taoïste. Certes, tout l’aspect du chi ou qi (气), de cette énergie, est clairement présent, mais il a été aussi une pratique de boxe tout à fait combative et efficace. Toujours à l’université, un petit groupe d’étudiant pratiquait le tai-chi dans sa version à la fois lente et gymnique, puis passait à une pratique plus énergique. Cependant, je ne peux guère développer, car je n’ai à mon actif aucun témoignage direct de pratiquant chinois, donc je ne me permettrais pas de parler plus avant de cette pratique sans connaître précisément la signification.

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Oui, c’est encore de ma plus, bien le droit de me faire un brin d’auto-promotion. Mais je dessine de la fantasy, pas une représentation réaliste.

Toutefois, le qi gong (气功) est par contre lui totalement dénué de martialité. Ici, tout est basé sur une gymnastique centrée sur la respiration et sur le chi/qi. Ici, c’est directement dans le nom de la pratique. Je ne vais pas essayer de rentrer dans les détails du lourd symbole de spiritualité, largement repris par la culture populaire, pour en faire une énergie mystique et magique, pour moi, c’est le nom qui cherche à définir l’énergie intérieure, un lien entre l’âme et le corps. Le qi gong est toutefois plus prosaïque, car c’est donc une pratique physique avant tout, même si la visée méditative suit évidemment.

Pour tout dire, je n’ai pas eu l’occasion d’observer cette pratique. Mon adorable épouse m’a fait la réponse toute simple : « c’est normal, comme c’est une pratique de détente, les gens le font de manière assez privée et éloignée des trépidations extérieures ». En clair, encore plus que le tai-chi, les pratiquants ne vont apparemment pas chercher à s’installer dans un parc au milieu d’un petit coin de nature, mais si près du passage de la foule (car quelle que soit l’heure, il y a toujours foule, en Chine).

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Ça, c’est une magnifique photo artistique trouvée sur le net, qui représente bien toute la philosophie de la pratique, m’est avis.

La pratique a été adoptée par le Parti communiste chinoise en 1949 en tant que thérapie. Cela dit, je prendrais des pincettes concernant son efficacité thérapeutique, puisque la politique cherchait à recréer un sentiment d’appartenance nationaliste selon des pratiques traditionnelles (plus ou moins avérées) par rapport à l’influence occidentale. Il est évident qu’une pratique saine du corps est bénéfique, mais je n’y vois guère de magie là-dedans et vouloir appliquer une lourde étiquette spirituelle et mystérieuse n’est pas forcément une bonne chose.

Je terminerai en prenant justement un exemple (japonais, on fait avec ce qu’on a) d’un occidental qui pratiquait le kyudo, le tir à l’arc japonais. Il a commencé une interrogation ou explication remplie de mysticisme et de symbolisme à un maître japonais (transpercer son moi via une flèche mentale, tout ce genre de discours), qui a rétorqué un laconique « ça va là » en désignant la flèche, puis la cible.

 

Bref, la pratique martiale chinoise reste présente, malgré l’attirance immense des sports occidentaux sur la jeunesse (le basketball connaît un succès fou), donc la diminution de la pratique ancestrale est inévitable. Je crains simplement qu’elle se vide de sens, à terme, dans quelques générations.